Claire DE OLIVEIRA* La visée transcarpatique: études interculturelles [In: ÉTUDES GERMANIQUES, 59, 2004, Numéro 2: Études judéo-allemandes. XVIIIe - XXe siècles. Travaux réunis par Daniel Azuelos. S. 449-454]
Prés de quatre cents pages écrites par une trentaine d’auteurs venus du monde entier font de transcarpathica. Germanistisches Jahrbuch Rumänien[1], un recueil critique d’un genre nouveau dans le domaine des études germano-roumaines; trop suovent limitées jusqu’à présent aux frontières de la Roumanie ou à quelque institutions culturelles allemandes. L’au-delà des Carpathes dépasse cette fois non seulement les frontières de la Roumanie; mais aussi celles de l’Allemagne et de l’Europe pour offrir un vaste panorama de travaux fondés sur une expérience multiculturelle. Le titre de l’ouvrage fait référence à une lettre adressée en 1962 par Paul Celan à Alfred Margul-Sperber; où l’adjectif «transcarpathique» désigne - et fixe - l’objectif des Allemands de Roumanie au début du XXe siècle: s’élever au-dessus du contexte d’une patrie d’adoption caractérisée par son éclairant : le poète de Bucovine n’a été pris compte par la recherche internationale qu’à partir des années quatre-vingt dans un dictionnaire biobliographique[2] et dans les travaux de synthèse publiés par Amy Colin[3]. Le refus de l’ethnocentrisme aura pourtant été prône dès 1907 par la revue d’Adolf Meschendörfer dont le titre: Die Karpathen, ne doit pas induire en erreur: destinée à lutter contre un art voué à la célébration de la patrie transylvaine, cette première tentative d’ouvrir à l’exogène la littérature saxonne et souabe avait opéré un redressement de la création en faisant découvrir à ses lecteurs les avant-gardes étrangères: Moins provinciale qu’on pourrait le croire; la littérature de langue allemande écrite en Roumanie est indissociable d’un contexte de production marqué par la pluralité des langues et des cultures. Il ne faut donc prend des spécialistes tels que Peter Motzan (Munich), Anton Schwob (Graz) et Jean-Marie Valentin (Paris), fait la part aux approches interculturelles, et in particulier aux processus d’échanges et aux dialogues polyglottes entre les peuples et les minorités nationales. Dans un esprit correspondant presque sur tuos les points à celui des premières revues inter-allemandes, les universités de Jassy et de Bucarest se sont longtemps efforcées de publier des périodiques préfigurant le volume transcarpathica: les plus célèbres sont les Jassyer Beiträge zur Germanistik (9 vol.) et les Germanistische Beiträge (Sibiu/Hermannstadt), qui avaient donné lieu à des initiatives analogues à Braşov/Kronstadt, à Timişoara/Temeswar ainsi qu’à Cluj/Klausenburg. L'entreprise de la Zeitschrift der Germanisten Rumäniens, publiée en 1992 par la Société des Germanistes de Roumanie (GGR; 14 vol.) semble en outre poursuivie et élargie par transcarpathica, dans la mesure où ce livre s’adresse à un vaste public englobant les germanistes roumains, européens et «transeuropéens», si l’on peut oser un tel néologisme. Fait nouveau, les thèmes abordés par les différents auteurs ne se limitent plus aux phénomènes minoritaires. En outre, il va de soi que la visée «transcarpatique» est à comprendre dans les deux sens, signifiant aussi la nécessité, pour l’intelligentsia européene, d’orienter sa réflexion au-delà des Carpathes afin que les chercheurs roumains puissent recevoir l’écho dàppréciations internationales. Le présent numéro et destiné à mettre en lumière les rapports entre la germanistique roumaine et internationale. Regropées en tris axes directeurs auxquels il faut ajouter une dizaine de comptes rendus, ses contributions portent tant sur des questions d’histiore littéraire que de vie des unversités ou des interférences entre dialectes et langue nationales. Un premier groupe d’articles place l’étude de la littérature allemande dans une perspective historique et critique afin de retracer l’évolution des relations avec l’étranger. George Guţu (Bucarest), à qui l’on doit plusieurs synthèses et articles consacrés à la littérature des Allemands de Roumanie[4], se penche sur la pratique de la germanistique à l’étranger. Rappelant que la première revue comparatiste, Acta Comparationis Litterarum Universarum, fut fondée par Karl Hugo von Meltzl en Transylvanie dès 1877, Guţu évoque le rôle précurseur que joua Karl Kurt Klein au début du XXe siècle à l’université de Jassy. Klaus F. Gille (Amsterdam) étudie la « crise» de la germanistique aux Pays-Bas, dont il décrit les symptômes avant d’en établir le diagnostic. Outre la baisse des effectifs, il déplore le faible niveau des doctorants après quatre années d’études. Une réforme actuellement débattue par la «Vereinigung van Germanisten aan de Nederlandse Universiteiten» serait fondée sur l’harmonisation avec les autres pays européens : la restructuration d’un cursus en trois ans permettrait d’approfondir des connaissances en langue et civilisation allemandes tuot en pratiquant une matière secondaire (Nebenfach). La légitimation d’une telle refonte du système serait une meilleure adéquation au marché que Gille définit, en accord avec Prangel, comme une «opinion publique produisant, profitant et débattant de la culture»[5]. Au risque de paraître traditionaliste en matière de philologie, l’auteur de l’article privilégie l’approche herméneutique et préfère exclure les théories autres que strictement littéraires. Le concept de Auslandgermanistik est récusé par le Hongrois Antal Mádl qui lui trouve des connotations désuètes, voire infamantes, préfèrant parler de germanistique sans autre précision. Du fait de son passé et en particulier de ses liens étroits avec les universités de Munich, de Halle et de Iéna, la Hongrie fait partie, depuis la Double Monarchie, des pays «riverains» ayant à tuot prix voulu entretenir des relations culturelles avec l’Allemagne en dépit des tentatives de rupture qui se sont fait jour après 1945. L’augmentation massive des effectifs a entraîné de profondes modifications structurelles ; les bourses et les séjours à l’étranger permettent désormais d’acquérir des connaissances préalables. Pour Antal Mádl, ce qui distingue le germaniste de l’étranger de son collègue allemand, c’est d’une part et de toute évidence la biculturalité, et d’autre part l’inégalité des moyens, le chercheur allemand (Inlandsgermanist) ayant l’accès à beaucoup plus de sources et d’informations. Un système de bourses spécifiques pourrait permettre aux doctorants hongrois de passer quelques mois dans les bibliothèques d’un pays germanophone, et cette mobilité accrue que Mádl appelle de ses vœux sera sans doute favorisée par l’entrée de la Hongrie dans l’Union Européenne. C’est également par la négative qu’Edgar Platen définit la germanistique suédoise: la hausse du niveau qui se fait attendre est en partie due au problème posé par l’acquisition d’une langue non maternelle et le caractère «adoptif» d’une culture qui ne tarde pas à être confrontée à ses propres limites. À quoi l’on pourrait objecter que ces critères d’appréciation n’ont rien de spécifique et pourraient s’appliquer à bien des universités européennes. Paradoxalement moins pessimiste, Anil Bhatti (New Delhi) ne place pas la question des rapports de la germanistique allemande et internationale sous le signe d’une inégale répartition des ressources. Plus importants sont les progrès d’une interculturalité qui sache ajouter une dimension spatiale à la temporalité de l’herméneutique prônée par Gadamer. Bhatti montre bien que l’universalisation, loin d’entraîner un nivellement par le bas, une globalisation fondée sur l’exclusion, ou encore une homogénéisation gommant les spécificités, doit être un facteur de diversification et de solidarité. 2) La section «Dialogue des textes et des cultures» s’ouvre sur une remarquable contribution de Hans Neumann consacrée à l’ambivalence de l’image de l’Orient dans la littérature du Moyen Âge, où l’Orient apparaît comme un lieu merveilleux d'une immense richesse, peuplé d’étres exotiques qui fascinent tous en inquiétant ceux qui redoutent les ennemis de la chrétienté. Essentiellement connu par les Écritures, l’Orient, tel qu’il est perçu, permet de prendre la mesure de l’ignorance des penseurs européens. Ce qui intéresse Neumann au premier chef, c’est la prise en compte de l’altérité, l’Orient faisant figure de pays étranger par excellence où l’on situe, depuis l’Antiquité, l’origine de l’histoire universelle. L’image de l’autre est également au centre de l’article de Klaus Heitmann (Heidelberg) sur la vision du peuple roumain que les Allemands se sont forgée en lisant Caragiale, le Labiche des Carpathes. Dépassant les problèmes relatifs à l’imagologie, Heitmann montre qu’en dépit d’une réception très précoce, l’œuvre des auteurs majeurs que sont Eminescu, Creangă et Caragiale – ils ont été traduits en allemand très peu de temps après la publication des textes originaux – a donné lieu à des gauchissemants et à des clichés réducteurs sur la «corruption de la Roumanie». Très documentée, la contribuion de Mihaela Zaharia (Bucarest) sur la théorie des couleurs récapitule les derniers résultats de la recherche sans toujours parvenir à adopoter une position critique. Plus originale, l’étude thématique consacrée par Roxana Nubert (Timişoara) au Malte Laurids Brigge met la revendication rilkéenne d’une perception globalisante en rapport avec la conception de l’espace qu’ont pu avoir Cézanne ou Rodin. Dans son analyse comparative, Mihai Stroe (Bucarest) tente de réaliser une synthèse non moins hardie entre Novalis et Blake, Meyrink et Kubin. Stroe traite hélas à part ces deux derniers créateurs qu’il qualifie de néoromatiques, jetant sur leur œuvre un éclairage partiel, essentiellement historique, au lieu de dégager de manière systématique l’influence de Novalis et Blake, auxquels Stroe assigne peut-être un peu hâtivement aussi le prédicat de «purs Romantiques». Il est parfois difficile d’adhérer à des formulations à l’emporte-pièce telles que: «Pour Blake, les archétypes sont des entités mythiques, des fonctions psychiques et cérébrales. Il en va de même pour Meyrink et Kubin […]» 3) Centré sur les approches linguistiques, le chapitre intitulé «Contacts, contrastes» réunit des contributions dont les plus remarquables sont dues à des auteurs roumains qui, polyglottes et multiculturels, sont à même d’anlyser avec une grande pertinence des interférences langagières: ainsi Mihaela Sandor (Timişoara) analyse-t-elle les formes verbales surcomposées dans les dialectes du Banat, en s’appuyant sur de récentes études allemandes. Ileana Moise (Bucarest) tente de réactualiser les théories sur le rythme des langues, trop souvent fondées sur des corpus exclusivement poétiques: elle énumère les différences séparant le rythme de la prose roumaine du rythme allemand, et des pauses, de l’accent de phrase et de l’euphonie[6]. Casia Zaharia (Jassy) se penche sur les perspectives lexicales, mais aussi syntaxiques et sémantiques des tournures idiomatiques ou des emplois proverbiaux que Burger a pu subsumer sous le concept de phraséologie[7]. D’autres articles appellent des réserves, notamment celui de Sorin Gădeanu, rédigé dans un jargon si abscons qu’il fait obstacle à la communication: «Un accès langagier d’un premier locuteur L1 d’une L2 dans un environnement multilingue est son option concrète et réalisée à l’emploi de cette L2 dans un environnement multilingue.»[8] De même, l’étude étimologique que Cornelia Cujbă (Jassy) consacre aux noms de fleurs incluant des noms d’animaux paraît peu aboutie sur le plan de la théorie et s’étend trop longuement sur le seul terme de «coucou», qui occupe les trois quarts d’un article dont la conclusion paraît quelque peu hâtive. Un des avantages que présente la forme du Jahrbuch est, par définition, son actualité et sa parfaite adéquation à l’évolution de la recherche. Ce type d’ouvrage, que l’on pourrait croire d’un genre révolu, est au contraire un outil parfaitement adapté aux besoins des chercheurs d’aujourd’hui dans la mesure où il permet des éclairages rapides et ponctuels, sans cesse renouvelés, et où sa conception d’une collaboration internationale est aux antipodes de l’esprit de clocher dont les études germano-roumaines ont souvent pâti. Peut-être serait-il souhaitable à l’avenir, pour donner encore plus de poids à cette entreprise à laquelle l’Inde et l’Égypte se sont déjà associées, de l’étendre à d’autres grandes nations en sollicitant la collaboration de chercheurs américains ou israéliens. Tout au plus peut-on déplorer ici l’absence d’un index des noms cités qui se serait sans doute révélé plus utile au chercheur que certains articles techniques ou excessivement descriptifs, en particulier ceux qui sont consacrés à la présentation de études d’allemand aux universités d’Istanbul, de Sofia et du Caire. Ces quelques exceptions mises à part, les mérites de ce volumineux ouvrage sont aussi nombreux que la multiplicité des angles d’approche. Réunir dans un ouvrage cohérent tant d’angles différents est un tour de force qui ne manquera pas de stimuler ses lecteurs: y sont explorées les questions de la germanistique depuis ses origines dans les Balkans et ailleurs dans le monde, sans oublier les dimensions qu’elle est en train de se forger. Comme les précédents travaux réunis avec bonheur par Stefan Sienerth ou Peter Motzan dans les publications de Südostdeutsche Vierteljahresblätter, un tel livre offre un réservoir d’opinions qui, nonobstant leur qualité variable, pourraient alimenter de futures recherches sur un vaste territoire culturel encore en friche. Autre suggestion, qui n’est pas inconciliable avec la première: une participation accrue des spécialistes allemands permettrait de réaffûter cet outil de travail et de parfaire la qualité de son contenu. Terre d’accueil pour des Minoritaires saxons et souabes depuis la fin de la dictature et la montée flagrante du phénomène de rémigration, l’Allemagne ne devrait certes pas manquer d’apporter sa pierre à l’édifice de transcarpathica. [1] transcarpathica. Germanistisches Jahrbuch Rumänien 1/2002, hrsg. von George Guţu und Beate Schindler-Kovats, Bucarest: Editura Paideia. [2] Gero von Wilpert: Deutsches Dichterlexikon. Handwörterbuch zue deutschen Literaturgeschichte, Stuttgart. Körner, 1988, p. 532. [3] Amy Diana Colin: An den Schnittpunkten der Traditionen. Deutsch in der Bukowina, in: Neue Deutsche Hefte, 30/1983, p. 734-769. [4] George Guţu: Die Buche – Zur Gescichte einer Anthologie, in: Deutsche Regionalliteraturen in Rumänien (1918-1944), dir. Peter Motzan et Stefan Sienerth, München: Südostdeutsches Kulturwerk, 1997, p. 149-177; George Guţu: Abriß der Geschichte der rumäniendeutschen Literatur, Bucarest: Tipografia Universităţii, 1986. [5] Klaus F. Gille: Zur Situation der Germanistik in den Niederlanden, in transcarpathica (note 1), p. 67. [6] Pour mémoire, rappelons que la revue Études Germannique a publié en octobre-décembre 2002 (n° 4) un article de Fernande Krier consacré au concept de «phonostylistique» et aux sonorités suggestives dans la poésie moderne. [7] H. Burger: Phraseologie. Eine Einführung am Beispeil des Deutschen, Berlin 1998. [8] Sorin Gădeanu: Der Zustand der gehobenen Fremdsprachlichkeit an den westrumänischen Kontaktprogrammschulen, in transcarpathica (note 1), p. 308. * Claire DE OLIVEIRA est Maître de conférences à la Sorbonne, Centre Universitaire Malesherbes, 108 boulevard Malesherbes F-75850 PARIS Cedex 17.
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